Blow up

L’un des plus grands plaisirs que ressent le spectateur est de se plonger tout entier dans l’univers d’un cinéaste. Il se laisse alors emporter par une histoire, qu’elle soit invraisemblable ou réaliste, il s’attache à des personnages fascinants, il vibre, chavire, prend peur, réfléchit, s’extasie ou s’émeut au gré des aventures dans lesquelles il embarque avec un plaisir jouissif.

Aussi, quand le maître à bord se nomme Michelangelo Antonioni, le voyage cinématographique s’annonce sous les meilleures hospices.

Le voyage dont il est ici question s’intitule Blow up. Adapté d’une nouvelle de Julio Cortazar, le film met en scène un jeune photographe de mode, Thomas, qui se rêve photographe d’art. Las de photographier des mannequins froids, figés sur papier glacé, il quitte la séance photo pour aller prendre des clichés du « monde réel ». Au parc où il se balade, un couple isolé attire son attention. Il les « shoot », pensant ainsi terminer son livre de photographies artistiques, mais la jeune femme, une certaine Jane, réclame les négatifs. Elle retrouve Thomas dans son atelier, prête à le séduire pour obtenir les clichés. Celui-ci lui donne alors une pellicule vierge avant de développer plus tard les photos.

Les agrandissements révèlent le regard inquiet de Jane en direction d’un homme armé, caché dans les buissons. Thomas comprend qu’il a empêché un crime d’être commis. Mais il est interrompu dans son analyse par deux jeunes femmes rencontrées dans la matinée, déterminées à obtenir leur séance photo. S’ensuit une partie à trois plus ou moins consentie des plus délurées, au milieu de porte-manteaux et de tenues acidulées. Au réveil, Thomas chasse ses conquêtes et retourne à son analyse. Il découvre le corps d’un homme gisant derrière le buisson par lequel Jane s’est enfuie. Le visage du cadavre étant impossible à distinguer, le photographe décide de retourner sur le lieu du crime. Il reconnaît le mort : il s’agit de l’amant supposé de Jane qu’elle enlaçait le matin même.

De retour chez lui, il retrouve son atelier cambriolé : les photos de Jane ont disparu, hormis celle du cadavre que l’on discerne à peine.

En voiture, Thomas croise Jane qu’il poursuit jusque dans un club prisé par la scène underground londonienne. Le lendemain, il retourne au parc, mais le cadavre a disparu.

Le film s’achève et laisse le spectateur dubitatif. Qu’avons-nous vraiment vu? La scène du crime a-t-elle eu lieu? Quelle crédibilité accorder aux clichés? Une photographie peut-elle véritablement capturer le réel? Dans quelle mesure ce réel n’est-il pas mis en scène? Et par qui? Le photographe? Les personnages? Le spectateur?

Antonioni propose une réflexion passionnante sur l’art et ses multiples sens, et nous invite à questionner les images, leur sens premier, leur sens caché et à aller au-delà de l’évidence. Observer une oeuvre de loin risque de nous faire manquer des détails importants, tel l’homme caché dans les buissons que seul l’agrandissement des clichés a pu révéler. Mais une oeuvre regardée de trop près peut nous apparaître floue, tel le visage du cadavre, imperceptible sur ces mêmes agrandissements, et nous faire manquer son caractère véritable. S’agit-il de l’amant de Jane ou de son mari? Quel rôle Jane a-t-elle finalement joué lors dans cette histoire? Cette jeune femme existe-t-elle réellement? Une fois encore, qu’avons-nous vraiment vu? Autant de questions qui laissent entendre que, pour comprendre une oeuvre d’art – qu’il s’agisse d’un tableau, d’une photographie ou d’un film – il est parfois nécessaire de mener l’enquête.

Pourtant, chacun a sa propre logique. Il peut donc y avoir autant d’interprétations que de spectateurs. C’est ce que David Lynch mettra également en avant des années plus tard avec Mulholland drive.

Précurseur, Antonioni s’amusait déjà à mêler roman-photo et intrigue policière dans l‘Avventura (1960), une démarche esthétique dont il semble avoir fait sa signature. Avec Blow-up, il adopte à nouveau ce mélange contrasté de visuels très structurés et de visuels confus. Ainsi, les scènes de l’atelier où ont lieu les séances de photo de mode apparaissent vives et construites alors que celles du parc où sont prises les photos « artistiques » ont lieu dans une atmosphère à la fois inquiétante et incertaine.

En s’entourant de l’énigmatique David Hemmings (Thomas) et de la mystérieuse Vanessa Redgrave (Jane), Antonioni sème le trouble et signe un chef-d’oeuvre tout en subtilité, auréolé d’une Palme d’or à Cannes en 1967, qui se révèle un peu plus à chaque nouvelle projection. Monsieur Antonioni, les cinéphiles vous remercient !

La page du film Blow Up sur PriceMinister.

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Article rédigé par : Laetitia
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