Entretien avec César Acevedo autour de « La Terre et l’Ombre » (Caméra d’or)

139034Enfin! La Terre et l’ombre, récompensée par le Prix de la Caméra d’or au dernier Festival de Cannes, sort en salles. A cette occasion, Des films et des Mots republie la rencontre avec César Acevedo, dont le premier long métrage révèle tout le talent d’un réalisateur au langage délicat.

L’histoire est celle d’Alfonso, un vieux paysan qui revient au pays pour se porter au chevet de son fils malade. Il retrouve son ancienne maison, où vivent encore celle qui fut sa femme, sa belle-fille et son petit-fils, et découvre un paysage apocalyptique. Le foyer est cerné par d’immenses plantations de cannes à sucre dont l’exploitation provoque une pluie de cendres continue. 17 ans après avoir abandonné les siens, Alfonso va tenter de retrouver sa place et de sauver sa famille.

Lors de la projection du film à la Semaine de la critique (qui le récompensa du prix de la SACD et du prix Révélation France 4), son président, Charles Tesson, salua « le sens du lieu, le sens du drame et le sens de l’esthétisme » d’Acevedo. Le cinéaste répondit que ce film était avant tout une façon « de ne pas oublier les personnes qui [lui] sont chères ».

Emue par ce film qui prend le temps de dérouler son histoire sans fioriture, et qui met tous nos sens en éveil (la caméra capte furtivement le bruit des machettes qui s’abattent en rythme sur les cannes à sucre, le souffle du vent qui fait danser les rideaux de la chambre du malade haletant, ou le parfum de la grand-mère que l’on serra une dernière fois dans ses bras), j’ai rencontré César Acevedo pour en savoir davantage sur la genèse de ce très beau film sur la famille, les racines et la séparation.11269830_10152973266298366_7818201647392079884_n

Des Films et des Mots : Vous expliquez vous avez fait ce film pour raviver le souvenir de vos parents. Pourtant, dans votre film, c’est le fils qui est mourant. Pourquoi ce choix?
César Acevedo : J’ai dû changer légèrement mon fusil d’épaule pendant le tournage. Je me suis rendu compte que mettre en scène mes souvenirs, faire face à mes fantômes s’avéraient vain car ce que je recherchais avait disparu avec mes parents. Je me suis alors intéressé à la rupture au sein d’une famille qui tente de renouer des liens avant d’être séparée pour de bon. Par ce biais, j’ai finalement pu traiter les thèmes qui m’étaient chers : le poids du deuil et les souvenirs. Le choix de faire du fils le personnage mourant, à l’origine des retrouvailles de la famille, était une façon de mettre une certaine distance à ma propre histoire. D’ailleurs, je m’identifie beaucoup plus au personnage de Manuel, le petit garçon qui doit faire face pour la première fois à la mort et à la séparation. C’est un transfert en quelque sorte.

DFDM : La Terre et l’ombre est un drame familial qui se déroule dans un contexte socio-économique très dur. C’est comme s’il y avait deux histoires parallèles qui se rejoignaient autour d’une trame commune : la séparation (le deuil d’un côté et de l’autre, le manque de travail qui motive le départ de la famille). Etait-ce délibéré?
C.A : En effet. J’ai grandi dans la vallée du Cauca (une région colombienne dont l’économie dépend principalement de l’industrie sucrière). J’ai choisi naturellement cet endroit comme décor pour parler d’une partie de mon histoire personnelle. Le fait d’aborder les problèmes sociaux qui sévissent dans cette région était indissociable de l’histoire de la famille. J’avais également envie de rendre hommage aux paysans qui résistent malgré les conditions terribles pour faire vivre leur terre, cette terre qui est chargée de significations : elle représente à la fois le temps et l’espace, est envahie de cannes à sucre, détruit autant qu’elle préserve…

DFDM : Parlez-nous des acteurs.
C.A :
Je souhaitais travailler avec des acteurs professionnels mais il y en a peu dans la région. Seules Hilda Ruiz (qui joue l’épouse) et Marleyda Soto (la grand-mère) sont comédiennes. Comme je tenais à mettre l’accent sur le ressenti émotionnel des personnages, il a fallu effectuer un travail de préparation avec les acteurs principaux. Au fil des mois, des liens très forts se sont créés, comme dans une « vraie » famille. Cette relation de confiance a permis de faire émerger des beaux moments d’authenticité, où les silences et le langage du corps en disent bien plus que les dialogues. D’ailleurs, ce qui importe se trouve plus souvent dans ce qui se cache que dans ce qui est évident.

Sortie le 3 février 2016.

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Festival Biarritz Amérique latine

24e-fest_biarritz-753x1024No de Pablo Larrain, Operacion E de Miguel Courtois Paternina, La Nana de Sebastian Silva ou encore Los Nuevos Salvajes de Damián Szifrón… autant de films exaltants révélés au cours des différentes éditions du festival Biarritz Amérique latine, devenu une référence pour le cinéma latino-américain.

Pour célébrer sa 24e édition, le festival a choisi de mettre à l’honneur l’Equateur, un pays où la production cinématographique se développe depuis ces dix dernières années et où le cinéma se conjugue au pluriel. L’occasion de découvrir le documentaire El lugar donde se juntan los polos de Juan Martín Cueva, qui porte un regard distancié sur l’exil, Silencio en la tierra de los sueños de Tito Molina, qui dénonce la solitude de la vieillesse, ou encore La muerte de Jaime Roldós de Lisandra Rivera et Manolo Sarmiento qui questionne le rôle de l’oubli dans l’histoire de l’Amérique latine.

En marge du festival, des expositions autour de l’Equateur, des concerts (dont le très attendu Toquinho, la légende brésilienne de la bossa nova), des cours de danse, des rencontres littéraires avec l’écrivain chilien Luis Sepúlveda et l’argentin Alan Pauls (également président du jury) viennent rythmer cette semaine biarrote placée sous le signe de la découverte et de l’éclectisme.

Quant aux films en compétition pour le fameux « Abrazo » du meilleur film, la programmation s’annonce une fois encore aussi exigeante qu’enthousiasmante. Citons Le Ciel du Centaure de l’argentin Hugo Santiago, avec Malik Zidi, ode à Buenos Aires ; Ixcanul-Volcan, premier film du guatémaltèque Jayro Bustamante, l’histoire d’une jeune fille qui tente d’échapper à un mariage forcé ; La Dictadura perfecta, dernier volet de la trilogie satirique du mexicain Luis Estrada ; Aspirantes du brésilien Ives Rosenfeld, portrait d’un jeune footballeur dont la carrière va être remise en question…

Sous le charme de ce festival de qualité, à la fois lieu de découvertes, de rencontres, de rêves et de réflexions, Des Films et des Mots a souhaité donner un coup de projecteur sur cette manifestation majeure. Nous avions eu la chance de rencontrer l’an passé Lucile de Calan, chargée de la programmation, à l’issue de la 23e édition qui mettait à l’honneur le Mexique.
Nous vous invitions à découvrir cet entretien en cliquant ici.

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site du festival !

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Red Rose – Entretien avec Sepideh Farsi

AFFICHE-RED-ROSE-FrTéhéran, juin 2009, au lendemain de l’élection présidentielle usurpée. Le tumulte d’une ville qui tangue sous la « Vague verte » de contestation. Un appartement comme lieu de refuge. Un homme et une femme de deux générations différentes. Un téléphone portable et un ordinateur pour relayer les nouvelles de la révolte. Une histoire d’amour qui bouleversera le cours de deux existences.

Mêlant témoignage et fiction, romance et documentaire, Red Rose est un film singulier, qui, à travers une rencontre amoureuse, nous en dit long sur la société iranienne, sa schizophrénie, les moeurs, le rapport homme/femme, la confrontation des générations, l’engagement politique, civique, la citoyenneté… Autant de sujets passionnants qui méritaient bien un entretien avec la cinéaste Sepideh Farsi.

Des Films et des Mots : Comment est né ce film?
Sepideh Farsi : Mon complice Jawad Djavahery, qui est scénariste, avait envie d’écrire une histoire d’amour toute simple entre deux générations. L’idée des personnages s’est rapidement imposée : d’un côté, un homme d’âge mûr, taciturne et secret, au bagage intellectuel avéré ; de l’autre, une jeune militante pleine de fraîcheur, dynamique et audacieuse. Situer cette rencontre au coeur du « Mouvement vert » et dresser un parallèle avec la révolution de 1979 nous semblait pertinent et particulièrement intéressant. Il fallait veiller à ce que le contexte politique ne déborde à aucun moment sur l’histoire d’amour, et inversement.

DFDM : Red Rose est un huis-clos en deux temps : la majeure partie se déroule dans l’appartement d’Ali, qui semble s’être volontairement enfermé dans ce « bunker » aux allures de nid douillet pour se protéger, sans jamais perdre contact avec l’extérieur. Le film se termine brutalement, par une rupture de ton et d’espace, sur un autre huis-clos beaucoup plus oppressant. Pourquoi ce choix?
S.F : Notre principal défi en terme d’écriture scénaristique était d’enchaîner les séquences avec fluidité, d’éviter l’écueil du didactique ou du discursif. Le film est à mon sens suffisamment bavard! Le message devait être entendu mais de façon subtile. D’où le choix de l’intimité et de faire un film « physique » : la caméra est bien souvent « collée » aux comédiens, et les zooms, les gros plans, les travelings viennent casser la rigidité de cette intimité. Il fallait que le spectateur soit porté par la passion des personnages et préoccupé par le contexte politique violent. Je tenais également à insuffler une sorte de suspense, que l’on pressente la rupture finale sans que l’on sache de quelle façon celle-ci va survenir. Avec du recul, je pense que Red Rose est un film éminemment tragique et intrinsèquement sensuel.

DFDM : Avez -vous rencontré des difficultés particulières?
S.F : J’avais anticipé certaines difficultés telle que la recherche d’images d’archives, que j’ai pu télécharger sur YouTube (aucune image d’archive n’a été conservée par la télévision iranienne). Est venue la question – cruciale – de savoir comment tisser le drame entre fiction et réalité. Autre difficulté : créer un Téhéran fictif, puisqu’il est évident que nous ne pouvions pas tourner en Iran. Il fallait trouver un moyen pour que le film conserve son âme iranienne. Je voulais qu’on ait l’impression que cet appartement soit au coeur des soulèvements. Il y a eu un gros travail de réalisé avec le chef décorateur, l’accessoiriste, mais aussi l’ingénieur son pour reproduire le tumulte de l’extérieur… N’oublions pas que Téhéran est un personnage à part entière, que ce soit dans le film ou dans la vie ! Finalement, nous avons tourné à Athènes, qui ressemble curieusement à Téhéran, dans une ambiance feutrée et dans un temps restreint. Enfin, le tournage en lui-même a été particulièrement éprouvant : nous n’avions qu’un mois pour tout mettre en boîte, ce qui a suscité pas mal de stress et de tension, mais ce qui a aussi permis de dynamiser l’action et de restituer l’urgence du contexte.

DFDM : Parlez-nous des acteurs.
S.F : Le processus de casting a été assez long car je recherchais des comédiens qui correspondent naturellement aux personnages, et qui comprennent surtout les conséquences d’un tel tournage, c’est-à-dire ne plus pouvoir retourner en Iran. Participer à la réalisation de Red Rose représentait un véritable engagement de la part de toute l’équipe du film.
Mina Kavani (Sara) finissait le conservatoire à Paris lorsque nous nous sommes retrouvées. Je l’avais rencontrée adolescente lors de ses débuts au théâtre quand j’habitais encore Téhéran. Elle incarne merveilleusement cette ardeur, cette impétuosité juvénile propre aux jeunes femmes iraniennes d’aujourd’hui qui, à force d’être bridées, ont une envie de liberté criante. A ses côtés, Vassilis Koukalani (Ali) est assez mystérieux, plus en intériorité. Vassilis est moitié iranien, moitié grec. Il s’avère que son père a été emprisonné en Iran quand le Chah était encore au pouvoir. Il avait donc une expérience forte à travers les récits de son père de ce qu’étaient la torture et les interrogatoires musclés, dont il s’est servi pour le rôle. S’il était capital que l’alchimie ait lieu entre les deux acteurs, il fallait sans cesse être sur la corde, jouer avec les tensions liées à l’extérieur et les moments de « détente » liés à l’intime. Il n’est pas toujours aisé de filmer la passion qui se consume !

DFDM : Que pensez-vous du cinéma iranien d’aujourd’hui ?
S.F : La censure et les restrictions multiples exercées sur la production cinématographique font que nous, cinéastes, devons être toujours plus inventifs pour déjouer les interdits, pour rendre les films iraniens attractifs. Il y a, je pense, un intérêt grandissant pour le cinéma iranien, peut-être en partie à cause de ce contexte politique et même si l’Iran produit régulièrement des films depuis les années 1980. Peut-être y’a-t-il aussi un regain de vitalité de la part des cinéastes iraniens. L’avenir nous le dira !

Sortie le 9 septembre 2015.

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