Quai d’Orsay

21040497_20130917180148438.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxAlexandre Taillard de Worms est grand, magnifique, un homme plein de panache qui plait aux femmes et est accessoirement ministre des Affaires Étrangères du pays des Lumières : la France. Sa crinière argentée posée sur son corps d’athlète légèrement halé est partout, de la tribune des Nations Unies à New-York jusque dans la poudrière de l’Oubanga. Là, il y apostrophe les puissants et invoque les plus grands esprits afin de ramener la paix, calmer les nerveux de la gâchette et justifier son aura de futur prix Nobel de la paix cosmique.

Alexandre Taillard de Vorms est un esprit puissant, guerroyant avec l’appui de la Sainte Trinité des concepts diplomatiques : légitimité, lucidité et efficacité. Il y pourfend les néoconservateurs américains, les russes corrompus et les chinois cupides. Le monde a beau ne pas mériter la grandeur d’âme de la France, son art se sent à l’étroit enfermé dans l’hexagone.

Le jeune Arthur Vlaminck, jeune diplômé de l’ENA, est embauché en tant que chargé du “langage” au ministère des Affaires Étrangères. En clair, il doit écrire les discours du ministre. Mais encore faut-il apprendre à composer avec la susceptibilité et l’entourage du prince, se faire une place entre le directeur de cabinet et les conseillers qui gravitent dans un Quai d’Orsay où le stress, l’ambition et les coups fourrés ne sont pas rares… Alors qu’il entrevoit le destin du monde, il est menacé par l’inertie des technocrates.

Le cinéma réserve parfois de bien belles surprises : confirmation faite avec l’adaptation réussie de la formidable bande dessinée Quai d’Orsay signée Christophe Blain et Abel Lanzac (de son vrai nom Antonin Baudry) portée sur grand écran par Bertrand Tavernier.

Avec une jubilation communicative, le réalisateur met en scène cette comédie politique savoureuse interprétée par des personnages délibérément caricaturaux (d’ailleurs, le sont-ils vraiment?!), à commencer par le Ministre (Thierry Lhermitte, convaincant), énergumène haut perché tendance ouragan qui évolue dans un monde parallèle avec un parlé bien à lui, pas toujours compréhensible au commun de mortels, fan d’onomatopées, d’Héraclite, de Bernard-Henri Lévy et de Balavoine, dopé au boulot et au stabilo jaune (toute ressemblance avec une personne réelle n’est absolument pas fortuite).

A travers le regard d’Arthur Vlaminck (Raphaël Personnaz), jeune recrue ahurie jetée dans l’eau trouble ministérielle, le spectateur découvre avec délectation la vie d’un cabinet orchestrée par le directeur de cabinet, Claude Maupas (Niels Arestrup, excellent dans un rôle à contre emploi) alias « la force tranquille ». A ses côtés, les conseillers techniques, particulièrement hauts en couleur : Stéphane Cahut (génial Bruno Raffaelli), le conseiller Moyen-Orient à la taille de géant, confiné dans un bureau de liliputien, plus contrarié par le fait de ne plus jamais avoir le temps de manger, Valérie Dumontheil (Julie Gayet, parfaite), la directrice adjointe et conseillère Afrique, aussi brillante que garce, ou encore Guillaume Van Effentem (irrésistible Thierry Frémont), le conseiller Amérique, adepte des chansons paillardes.

L’occasion est ainsi donnée de découvrir les dossiers du Ministre, de l’ours Cannelle aux anchois espagnols en passant par la prise de position de la France contre la guerre en Irak ou encore les Questions/Réponses hebdomadaires à l’Assemblée nationale. Des sujets plus ou moins passionnants qui arrachent au Ministre cette révélation criante : « métier de con! »

Des répliques truculentes (« allez- y, mais gambergez, vous! Je ne vais tout de même pas tout vous stabiloter! »), un rythme effréné, fidèle à la BD, ponctuée par les situations d’urgence qui mettent les nerfs des personnages à rude épreuve, de l’humour à foison et surtout, la justesse avec laquelle est restitué cet univers de pure folie où les égos ne se confrontent pas toujours avec bonhomie… Il me resterait encore bien des choses à vous dire sur Quai d’Orsay. Mais cette critique est déjà bien longue et le plus simple reste de vous laisser juges!

Sortie le 6 novembre 2013.

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Blow up

L’un des plus grands plaisirs que ressent le spectateur est de se plonger tout entier dans l’univers d’un cinéaste. Il se laisse alors emporter par une histoire, qu’elle soit invraisemblable ou réaliste, il s’attache à des personnages fascinants, il vibre, chavire, prend peur, réfléchit, s’extasie ou s’émeut au gré des aventures dans lesquelles il embarque avec un plaisir jouissif.

Aussi, quand le maître à bord se nomme Michelangelo Antonioni, le voyage cinématographique s’annonce sous les meilleures hospices.

Le voyage dont il est ici question s’intitule Blow up. Adapté d’une nouvelle de Julio Cortazar, le film met en scène un jeune photographe de mode, Thomas, qui se rêve photographe d’art. Las de photographier des mannequins froids, figés sur papier glacé, il quitte la séance photo pour aller prendre des clichés du « monde réel ». Au parc où il se balade, un couple isolé attire son attention. Il les « shoot », pensant ainsi terminer son livre de photographies artistiques, mais la jeune femme, une certaine Jane, réclame les négatifs. Elle retrouve Thomas dans son atelier, prête à le séduire pour obtenir les clichés. Celui-ci lui donne alors une pellicule vierge avant de développer plus tard les photos.

Les agrandissements révèlent le regard inquiet de Jane en direction d’un homme armé, caché dans les buissons. Thomas comprend qu’il a empêché un crime d’être commis. Mais il est interrompu dans son analyse par deux jeunes femmes rencontrées dans la matinée, déterminées à obtenir leur séance photo. S’ensuit une partie à trois plus ou moins consentie des plus délurées, au milieu de porte-manteaux et de tenues acidulées. Au réveil, Thomas chasse ses conquêtes et retourne à son analyse. Il découvre le corps d’un homme gisant derrière le buisson par lequel Jane s’est enfuie. Le visage du cadavre étant impossible à distinguer, le photographe décide de retourner sur le lieu du crime. Il reconnaît le mort : il s’agit de l’amant supposé de Jane qu’elle enlaçait le matin même.

De retour chez lui, il retrouve son atelier cambriolé : les photos de Jane ont disparu, hormis celle du cadavre que l’on discerne à peine.

En voiture, Thomas croise Jane qu’il poursuit jusque dans un club prisé par la scène underground londonienne. Le lendemain, il retourne au parc, mais le cadavre a disparu.

Le film s’achève et laisse le spectateur dubitatif. Qu’avons-nous vraiment vu? La scène du crime a-t-elle eu lieu? Quelle crédibilité accorder aux clichés? Une photographie peut-elle véritablement capturer le réel? Dans quelle mesure ce réel n’est-il pas mis en scène? Et par qui? Le photographe? Les personnages? Le spectateur?

Antonioni propose une réflexion passionnante sur l’art et ses multiples sens, et nous invite à questionner les images, leur sens premier, leur sens caché et à aller au-delà de l’évidence. Observer une oeuvre de loin risque de nous faire manquer des détails importants, tel l’homme caché dans les buissons que seul l’agrandissement des clichés a pu révéler. Mais une oeuvre regardée de trop près peut nous apparaître floue, tel le visage du cadavre, imperceptible sur ces mêmes agrandissements, et nous faire manquer son caractère véritable. S’agit-il de l’amant de Jane ou de son mari? Quel rôle Jane a-t-elle finalement joué lors dans cette histoire? Cette jeune femme existe-t-elle réellement? Une fois encore, qu’avons-nous vraiment vu? Autant de questions qui laissent entendre que, pour comprendre une oeuvre d’art – qu’il s’agisse d’un tableau, d’une photographie ou d’un film – il est parfois nécessaire de mener l’enquête.

Pourtant, chacun a sa propre logique. Il peut donc y avoir autant d’interprétations que de spectateurs. C’est ce que David Lynch mettra également en avant des années plus tard avec Mulholland drive.

Précurseur, Antonioni s’amusait déjà à mêler roman-photo et intrigue policière dans l‘Avventura (1960), une démarche esthétique dont il semble avoir fait sa signature. Avec Blow-up, il adopte à nouveau ce mélange contrasté de visuels très structurés et de visuels confus. Ainsi, les scènes de l’atelier où ont lieu les séances de photo de mode apparaissent vives et construites alors que celles du parc où sont prises les photos « artistiques » ont lieu dans une atmosphère à la fois inquiétante et incertaine.

En s’entourant de l’énigmatique David Hemmings (Thomas) et de la mystérieuse Vanessa Redgrave (Jane), Antonioni sème le trouble et signe un chef-d’oeuvre tout en subtilité, auréolé d’une Palme d’or à Cannes en 1967, qui se révèle un peu plus à chaque nouvelle projection. Monsieur Antonioni, les cinéphiles vous remercient !

La page du film Blow Up sur PriceMinister.

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