Rencontre avec Sebastian Sepulveda (« Les Soeurs Quispe »)

Un regard noir qui pétille, des cheveux bruns tirant légèrement vers le poivre et sel qui ont du mal à se discipliner, un sourire franc et amical, une voix chaude et rieuse… Sebastian Sepulveda étonne par sa jovialité contagieuse, en parfait contraste avec la tonalité grave et rude de son dernier film.

soeurs-quispe1D’origine chilienne, le jeune cinéaste a roulé sa bosse entre Cuba (il s’est formé au montage à San Antonio de los Baños) et Paris (il a étudié le scénario à la Fémis) avant de réaliser son premier documentaire en 2008 : El Arenal s’intéressait aux croyances et à l’univers spirituel d’une communauté isolée d’Amazonie. Des thématiques que l’on retrouve dans Les Soeurs Quispe, son premier film de fiction, en salles depuis le 4 juin, qui met en avant un pan de l’histoire chilienne souvent ignoré (retrouvez la critique en ligne ici)et dont il nous parle avec la passion qui le caractérise.

Des Films et des Mots : Comment vous est venue l’idée d’adapter ce fait divers?
Sebastian Sepulveda
: J’ai lu la pièce de théâtre de Juan Radrigan, Las Brutas, inspirée de l’histoire des Soeurs Quispe, mais je n’ai pas vu jouée. Ce fait divers est très connu au Chili. Pourtant, je n’arrivais pas à comprendre le sens profond de cette histoire, à expliquer le pourquoi de ce suicide collectif. J’ai décidé de partir à la rencontre des membres de la famille Quispe encore en vie et de vivre à leurs côtés dans l’Altiplano, à 4000 mètres d’altitude. J’ai alors très vite ressenti l’envie de partager le témoignage de cette famille, de faire connaître leur mode de vie.

DFDM : Comment s’est déroulée cette « immersion » chez cette famille Coyas*?soeurs-quispe2
S.S
: Il m’était nécessaire d’appréhender ce mode de vie ancestral pour pouvoir en rendre compte avec justesse. Je n’imagine pas traiter un sujet sans le connaître un minimum! L’expérience s’est avérée bien plus forte que je l’imaginais. Quand je suis arrivé, après 4 heures de route au milieu de nulle part, j’ai vu un puma se faire attaquer par des chiens! Cela vous donne une idée du degré d’hostilité de l’environnement, pourtant incroyable. Cet espace infini, ces montagnes à la clarté si intense que nous avons pu tourner le film avec une lumière entièrement naturelle, cette sensation de liberté et en même temps ce terrible sentiment d’isolement… tout cela a renforcé mon désir de rendre hommage à ces bergères qui ont marqué l’Histoire avec force et dignité.

DFDM : L’un des points marquants de votre film est le contraste entre ce paysage sublime et l’aridité du quotidien de ces trois femmes isolées, totalement dévouées à leur troupeau. Comment avez-vous réussi à rendre compte de ce contraste?
S.S
: La clef se trouvait dans le regard des soeurs. Elles évoluaient certes dans ce monde terrible, éprouvant, et menaient une vie ascétique. Mais c’était leur monde et elles l’aimaient malgré les difficultés. J’ai eu la chance de rencontrer Clarita, la soeur aînée, peu de temps avant qu’elle nous quitte. Elle m’a raconté les petites habitudes de chacune. Par exemple, Lucia collectionnait les fossiles de baleine. C’était son butin, son trésor, qu’elle transportait partout. De même, leurs chèvres étaient bien plus que du simple bétail : elles faisaient partie de la famille. J’ai essayé de le retranscrire, notamment lors de cette scène où les soeurs troquent trois de leurs bêtes contre des vêtements au colporteur, en lui demandant d’emmener deux chèvres d’une même portée car « il ne faut pas séparer des soeurs ». Ce qui est valable également pour elles, jusque dans la mort. Tout l’esprit du film tient dans cette réplique.

soeurs-quispe3DFDM : Vous avez souvent insisté sur le fait que, bien qu’inspiré d’une histoire vraie, Les Soeurs Quispe était avant tout une fiction. Pourtant, la frontière avec le documentaire est souvent très fine et donne une impression de vérité déconcertante, notamment grâce au jeu tout en retenu des actrices. Etait-ce délibéré?
S.S
: Le mélange des genres au cinéma me plaît beaucoup. J’ai donc filmé certains aspects de l’histoire, tel les actes du quotidien, à la façon d’un documentaire en y ajoutant du récit, plus intime. C’est ainsi que j’ai pu imaginer l’état d’âme des personnages, me figurer leurs pensées, leur ressenti, en me les appropriant d’une certaine façon. Et le fait de faire jouer Digna Quispe, totalement novice, avec des comédiennes aussi talentueuses que Catalina Saaverda (Les Vieux chats) et Pancha Gavilan a contribué à cet équilibre entre authenticité et interprétation.

DFDM : Aujourd’hui, quelle est la situation des bergers nomades au Chili?
S.S : Le constat est accablant. La loi anti-érosion de Pinochet a eu pour effet la désertification de l’Altiplano. Il ne reste plus que deux familles qui se partagent deux hectares de terrain! Leur mode de vie qui a pourtant perduré plus de deux siècles est malheureusement amené à disparaître d’ici peu. Le fromage ou le lait de chèvre ne se vendent plus. Il n’y a pas d’autre choix que de vendre les bêtes et de regagner la ville. Quel sera alors leur avenir? Devenir des prolétaires, des inadaptés qui tenteront de maintenir malgré tout leurs coutumes… Il faudrait que ces deux mondes puissent réussir à nouer le dialogue. Le film sera diffusé le 11 septembre de cette année au Chili, date du coup d’Etat de Pinochet. Peut-être qu’à sa petite échelle, il favorisera une certaine réflexion. Mais je reste assez pessimiste.

 * Les Coyas sont des Indiens des montagnes venus d’Argentine et devenus bergers.

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Les Soeurs Quispe

337669.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxChili 1974. Justa, Lucia et Luciana Quispe, trois bergères de l’Altiplano, mènent une vie retirée au rythme de la nature. À son arrivée au pouvoir, Pinochet remet en question ce mode de vie ancestral et met en place la loi anti-érosion, afin d’éviter que les troupeaux, à force de brouter, n’érodent les sols chiliens déjà instables. Il s’agit en réalité d’une loi visant à éradiquer les peuples nomades vivant à l’écart du reste de la société chilienne et n’étant donc pas contrôlés par l’Etat.
Les trois soeurs voient leur mode de vie remis en question et traversent alors une crise existentielle qui aura un retentissement unique dans l’histoire contemporaine du Chili.

Filmer la petite histoire pour mieux révéler la grande. Choisir un autre angle de vue, celui de l’intime, pour faire comprendre les répercussions de la dictature jusqu’aux confins du Chili, là où la nature domine et le temps semble s’être arrêté. Raconter cette légende par-delà les frontières et rendre hommage à ces trois femmes menacées de voir disparaître les traditions familiales qu’elles s’appliquaient à faire perdurer au quotidien. Montrer qu’en dépit des conditions de vie difficiles où les grands espaces riment avec danger et solitude, le bonheur existe, qu’il s’agisse de prendre soin des bêtes ou de veiller les unes sur les autres. Voilà tout ce que nous dit Sebastian Sepulveda en retraçant l’histoire des soeurs Quispe.

Adapté de la pièce de théâtre Las Brutas de Juan Radrigan, Les Soeurs Quispe est un film précieux, nécessaire par le devoir de mémoire qu’il accomplit.

Mu par un désir d’authenticité, le cinéaste -qui est allé vivre aux côtés de l’une des dernières familles Coyas de l’Altiplano – dévoile avec pudeur ce quotidien rugueux rythmé par la traite des chèvres, le soin apporté aux bêtes, le troc passé avec le colporteur à qui l’on échange du fromage contre des vêtements, le campement à installer chaque soir à l’abri d’une « ruca », le maté que l’on boit au coin du feu, les souvenirs et les inquiétudes que l’on partage…

Le film est nourri de silences qui semblent faire écho à l’infini du paysage montagneux. En quelques mots prononcés avec parcimonie, on comprend la méfiance des soeurs vis à vis des hommes, l’importance de la nature chez les Coyas, ces indiens des montagnes venus d’Argentine et devenus bergers, et l’ultime décision prise face à cette terrible loi meurtrière.

Servi par trois comédiennes pleines de justesse (Catalina Saavedra, Francisca Gavilan et Digna Quispe, la nièce des soeurs à qui le film est dédié), Les Soeurs Quispe est un film rugueux et puissant qui mérite que l’on s’y intéresse de très près.

Retrouver l’interview de Sebastian Sepulveda ici.

Sortie le 4 juin 2014.

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